En Corse, les toponymes nivera, nevera ou ghiaccera indiquent généralement la présence d’un site « du froid », désignant des structures dédiées au stockage et au commerce de la glace et de la neige. Identifié depuis 2008, l’étude de l’aménagement situé dans la commune de Cervione vise à améliorer les connaissances sur ce type d’activité en contexte rural et insulaire.
Contexte d’intervention
L’étude du puits à neige (nivera) de la commune de Cervione (20221) s’est déroulée dans le cadre de la thèse de doctorat du responsable d’opération. Grâce à des discussions avec des passeurs de mémoire et à l’aide d’un mémoire de guide de montagne rédigé par Dominique Descalzo en 2008, le site apparu comme un candidat potentiel à l’étude.
Peu d’informations concernant la nivera sont parvenues jusqu’à nous. Son existence demeure inscrite dans la mémoire collective en raison de son activité au XIXe siècle, évoquée lors d’entretiens avec l’une de ses propriétaires, Madelaine Graziani.
Bien que le cadastre napoléonien indique sa présence à cette période, le terroir environnant l’espace de recherche n’en reste pas moins occupé avant. Le site « du froid » est mentionné dans un procès-verbal de 1781 et est situé dans une châtaigneraie existant à minima depuis la confection du plan Terrier entre 1770 et 1795.
L’importance scientifique du site, bien que plus petit que les autres glacières et nivières de Corse, est mise en valeur par son modèle typologique. Il s’agit d’un puits à neige circulaire, semi-enfoui et maçonné. Au nord, la paroi s’est effondrée et la structure mesure environ 4 m de diamètre pour 4.30 m de profondeur. Contrairement aux autres sites insulaires tels que ceux de Ville-di-Pietrabugno, la nivière de Cervione prend la forme d’un puits unique, sans couvrement maçonné.
Seul site « du froid » du territoire, les archives mentionnant directement le site étant quasi inexistantes, l’étude archéologique avait pour but de pallier le manque de documentation et d’apporter des datations plus précises.
Cervione étant une commune assez riche et peuplée à l’époque moderne (1067 habitants sur les 1776 de la pieve de Campoloro en 1762), l’hypothèse d’un besoin de neige par la population avant 1869, comme à Ajaccio ou Bastia, était tout à fait envisageable. Le fait que la commune ait été le siège de l’évêché d’Aléria, un chef-lieu du royaume de Théodore de Neuhoff, de la pieve de Campoloro puis de la juridiction d’Aléria, renforcerait l’idée de la présence d’une population relativement aisée et importante créant une demande en neige et en produits rafraîchis.
Résultats
Malgré une présence très faible de mobilier archéologique, l’étude du site permet de répondre à certaines interrogations tout en apportant de nouvelles données.
Le puits à neige de Cervione possède une architecture unique par rapports aux autres sites du froid de Corse. Les constructeurs ont semble-t-il profité de la pente pour aménager le site et ainsi diminuer le travail nécessaire au creusement du puits. Un mur à deux parements dotés de blocages a ensuite été maçonné. Aucune entrée n’a été identifiée, laissant penser que l’accès se faisait par le haut. De même aucune trace d’un quelconque couvrement ou de système d’évacuation des eaux de fonte n’ont été observés.
L’architecture générale du site semble donc plutôt « rudimentaire » : un puits creusé puis maçonné d’un mur à deux parements dans lequel on accédait par le haut via des aménagements en matériaux périssables. La neige récoltée dans les champs de neige à proximité y était déposée en suivant ce principe avant que le puits ne soit lui-même fermé par une couverture en matériaux périssables (charpente ou simple accumulation de terre et de matières végétales). Si ce modèle de structure ne garantit pas une isolation optimale ni ne respecte les modèles présentés dans les différentes encyclopédies (absence d’aération, d’évacuation des eaux de fontes, de sas, etc.), il est tout à fait capable de répondre à la demande locale à savoir Cervione et son évêché.
Au vu de la rareté des sources et du mobilier archéologique, l’hypothèse d’une installation d’un artisanat et d’un commerce du froid entre le XVIIe et le XVIIIe siècle ne peut pas être confirmée. Ainsi, la nivera de Cervione semble plutôt être un site avec une durée de vie assez courte. Si on ne connait pas encore son origine, il est probable, tout comme la glacière de Vizzavona, que l’exploitation artisanale cerviuninca ait subit la concurrence des différentes usines à glace s’installant dans l’île au XIXe siècle, menant ainsi à son abandon.
Responsable scientifique
- François Bartolomei (AMU - LA3M)
Laboratoire de l'institut impliqué
- Laboratoire d'archéologie médiévale et moderne en Méditerranée (LA3M)
Institutions et équipes partenaires
- Ministère de la Culture
- Collectivité de Corse
- Associu a Madonna di a Scupiccia